Les estimations sont fausses, et ce n'est pas un problème de rigueur
On sous-estime systématiquement, y compris en le sachant, y compris en ayant déjà fait la même chose. Autant en tenir compte plutôt que d'essayer de mieux estimer.
C'est un phénomène connu et documenté : les estimations de durée sont optimistes de façon persistante, et le fait d'en avoir conscience ne les corrige pas.
Pourquoi
On estime en se représentant le déroulement nominal — celui où rien ne s'intercale. Or ce déroulement n'a jamais lieu : il y a les interruptions, les dépendances, les allers-retours, les imprévus qui, pris un par un, semblent exceptionnels et qui, collectivement, sont certains.
S'ajoute une pression sociale : une estimation longue est mal reçue, ce qui pousse à annoncer le cas favorable.
On n'estime pas la durée d'une tâche. On estime la durée de sa version idéale, qui n'arrive jamais.
Ce qui aide un peu
- Regarder des durées passées plutôt que d'estimer à neuf. Combien de temps a réellement pris la dernière tâche comparable ? C'est la méthode la plus efficace et la moins pratiquée, parce qu'elle suppose d'avoir gardé la trace.
- Estimer en fourchette et communiquer la fourchette entière, pas sa borne basse.
- Faire estimer par plusieurs personnes indépendamment. L'écart entre les estimations est en soi une information sur l'incertitude.
- Découper — les estimations de petites tâches se cumulent avec moins d'erreur qu'une estimation globale.
Ce qui n'aide pas
Demander de « mieux estimer », ce qui n'a aucun effet documenté. Et appliquer un coefficient multiplicateur secret : il est rapidement intégré par ceux qui estiment, qui ajustent leurs annonces en conséquence.
Ce qui compte plus que l'estimation
La capacité à constater tôt qu'on dérive et à en informer. Un dépassement annoncé au tiers du chantier laisse des options ; le même annoncé la veille de l'échéance n'en laisse aucune.
Ça suppose un climat où annoncer un retard n'est pas coûteux — ce qui est une question de management bien plus que de méthode d'estimation.